Le métier de data-journaliste en 2031 : vers une disparition de l’écrit ?

Paris, le 16 avril 2031. Le journalisme a bien évolué. La rédaction web n’est plus ce qu’elle était car les internautes ne lisent quasment plus. La seule information qu’ils acceptent est celle qu’ils peuvent voir d’eux-mêmes, sans l’analyse d’un tiers. L’écrit et l’investigation ont laissé place aux images, aux vidéos, aux infographies et à l’immersion.  Au travers de ce récit d’une journée classique passée au sein d’une rédaction en pleine élections présidentielles, découvrez l’évolution et le passage d’un journalisme web et écrit à un journalisme imagé, virtuel et presque immatériel où l’homme disparaît pour ne laisser place qu’à l’information seule.

 

8h30 : Un dimanche matin comme les autres, ou du moins, pas vraiment. Ce soir nous saurons enfin qui gouvernera la France durant les cinq prochaines années. Ma journée va être chargée, il ne faut pas que je sois en retard. Je monte dans mon Uber, direction la rédaction.

8h58 : J’arrive au bureau et sans grande surprise, les couloirs sont déserts tout comme les postes de travail. Depuis l’annonce du plan social, notre employeur a éliminé les journalistes un à un. « Nous n’avons plus les moyens de tous vous garder » nous ont-ils dit, mais la vérité est qu’ils ne veulent plus investir d’argent dans nos salaires, mais dans une autre cause bien plus intéressante pour eux. Les bureaux sont vides ? Ce n’est pas tout à fait vrai. GATA est là. GATA, c’est le robot-rédacteur qui travaille avec nous depuis 5 ans. Si un jour on m’avait dit que mon collègue de travail serait une machine… Pourtant, j’aurai dû voir cela venir. En 2018, année durant laquelle je suis arrivée dans cette boîte, la presse papier se portait mal, mais notre journal demeurait encore l’un des premiers vendus au format papier : 250 000 exemplaires distribués en France. Néanmoins, le journalisme traditionnel avait déjà engagé son grand virage vers le web. En tant que journalistes, nous sentions déjà le vent tourner et tout emporter sur son passage. Ses premières victimes ? Ceux qui travaillaient dans la presse écrite. Ce pôle a été fermé en 2025. Il ne rapportait plus assez car les journaux papiers ne se vendaient plus autant que les numériques. Au départ, la majorité des journalistes papiers ont été déplacés au pôle web. Mais cela n’a pas été suffisant. Nous n’étions plus assez rapides, plus assez pertinents. Le monde nous trouvait trop subjectifs, plus assez indépendants. En somme, on faisait mal notre boulot. Alors, ils ont réfléchi à de nouvelles solutions, et les robots-rédacteurs sont arrivés : plus rapides, plus objectifs, plus économiques en l’absence de taxes salariales. Que demande le peuple ! La rédaction a ainsi accueilli sont tout premier robot, et dit en même temps adieu à un des journalistes web, et ainsi de suite. Les robots ont envahi le bureau et les rédacteurs s’en sont allés. Moi et deux autres collègues sommes des survivants mais nous avons dû faire des concessions. Fini la sécurité de l’emploi ! Nous avons laissé aux robots nos précieux CDI, et accepté de signer des contrats à durée déterminée. Cela fait aujourd’hui 2 ans que je travaille sans aucune assurance, entourée de robots qui eux, sont sûrs d’être encore là demain. D’ailleurs, il n’est que 9h15 et GATA a déjà écrit près de 300 articles. Il faudrait peut-être que je m’y mette aussi.

12H32 : Pause-déjeuner. Je peux enfin prendre le temps de manger un bout. J’en profite pour regarder les articles que GATA a posté pendant la nuit. Aucune faute, objectif, clair et concis, il n’y a pas à dire ! Je ne sais pas si j’aurais moi-même pu écrire des papiers d’une telle qualité !

13H41 : Je me remets sur mon poste de travail. Quels seront les sujets que je traiterai cet après-midi ? Je lance l’application Signal de Facebook qui me permet de détecter les sujets les plus en vogue et les tendances qui monteront sur l’ensemble des réseaux sociaux d’ici quelques heures, et je me lance. Il faut que je fasse cinq infographies avant d’avant d’attaquer la suite. Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais cela fait 2 ans que je ne suis plus journaliste web. Les seuls à rédiger ici sont les robots. Plus personne ne lit sur Internet. Les internautes n’ont plus le temps. C’était déjà le cas il y a une dizaine d’année où l’on ne cliquait même plus sur les articles pour les lire. On se contentait uniquement du titre, d’où d’ailleurs la naissance du métier de titreur. Aujourd’hui, on se contente de faire du contenu visuel attrayant ! Plus les articles sont courts et mieux c’est. D’ailleurs, c’est un critère essentiel dans le nouvel algorithme de référencement de Google. Il faut aller à l’essentiel, quitte à parfois négliger le fond. Nous par exemple, on ne rédige plus d’enquêtes. Tout se fait en vidéo ou en gif : des sortes de récap’ de l’actualité. Les internautes veulent être capables de saisir l’information principale en un claquement de seconde ou en un coup d’oeil. Lire des articles de fond de trois pages ne les intéresse plus. C’est pourquoi je suis passée de journaliste presse écrite et web, à ce que l’on appelle une data-journaliste. Je créé des contenus interactifs, faciles à comprendre et rapides à consulter. Avec le BIG DATA toujours croissant, un nouveau problème se posait à savoir la possibilité de naviguer dans un énorme flux de contenu pour y puiser les sujets qui feront l’objet d’un article. Cette sélection rapide et pertinente d’informations est désormais possible grâce aux robots-rédacteurs. Dans le cadre de ces élections par exemple, je travaille de pair avec GATA. Il nous est de façon logique impossible de couvrir la totalité des communes françaises. GATA va ainsi récolter l’ensemble des données disponibles sur chaque commune pour en faire des brèves, dès que les résultats tombent dans une commune précise. Elle est capable d’analyser des informations contenues dans de gros volumes de textes. Elle extrait donc les informations essentielles à exploiter et en fait des articles. Elle m’envoie ensuite les informations principales à mettre en valeur dans mes infographies. C’est rapide, efficace et cela nous permet aussi de faire des économies. Plus besoin de payer des journalistes reporter et de les envoyer sur le terrain. Tout se fait depuis la rédaction. Concernant le fact-checking, nous utilisons l’outil « Content check » qui automatise la vérification de nos données et leur contextualisation, en fournissant des faits, des chiffres, des données, selon un contexte, un propos, etc.

15H03 : Marie vient d’arriver. Marie, c’est l’une des seules personnes encore humaine qui travaille à la rédaction. Ancienne youtubeuse aux millions d’abonnés, aucune formation en journalisme mais une véritable professionnelle en community managment mais aussi et surtout en réalité virtuelle ! Elle travaille au pôle immersif de la rédaction ! Son objectif du jour : couvrir la prise de parole du nouveau président en réalité virtuelle et proposer sur les réseaux sociaux des vidéos immersifs en 360° ! Tous nos spectateurs équipés de casque de réalité virtuelle pourront ainsi assister au discours du président comme s’ils se trouvaient à l’Elysée. En 2017, lorsque la chaîne CNN avait lancé son tout premier reportage immersif « Surviving Alepo », nous plongeant au cœur de la ville syrienne d’Alep ravagée, ce fut une véritable révolution ! La vidéo avait à l’époque attiré des millions de spectateurs, mais les casques de réalité virtuelle n’étaient pas encore réellement démocratiser. A plus de 600€ le casque, beaucoup s’étaient vu privés de ce privilège. Aujourd’hui, toutes les rédactions sont équipées d’un pôle VR comme le nôtre car les casques de réalité virtuelle sont devenus monnaie courante. D’ailleurs, Marie m’appelle et me demande d’effectuer quelques tests. Je sors mon Iphone 18x et branche mon casque. Je me connecte tout d’abord à l’application de la rédaction. En attendant l’annonce du président, nous proposons aux Français des immersions dans les mairies des 15 plus grandes villes de France. Paris, Lille, Marseille, c’est comme si je me téléportais aux quatre coins du pays. Tout est opérationnel. Vient maintenant le tour des réseaux sociaux. Je débranche mon casque de mon téléphone et le branche à mon ordinateur. Sur Facebook, l’immersion est de très bonne qualité. On s’y croirait presque ! Mais depuis Instagram, le live semble bugger. Je transmets l’information à Marie. Tout doit être prêt à 19 h !

19H04 : Les lives immersifs sont prêts. Actuellement, prêt de 500 000 français nous ont rejoint sur notre direct immersif en 360. C’est parfait ! Plus qu’une heure avant l’annonce du nouveau président. Mais c’est encore l’effervescence à la rédaction. Je ne vous l’avais pas dit mais ce soir, nous recevons un invité de prestige : le président en personne nous accordera son tout premier entretien. On le reçoit ? En réalité, pas vraiment. C’est son hologramme que l’on accueillera grâce à la toute nouvelle application holographique Leia. C’est la solution qu’il a trouvé pour nous accorder un entretien non seulement à nous, mais aussi aux autres groupes de presse. Chacun à notre tour, nous aurons 15 minutes pour poser des questions au chef de l’Etat. Notre entretien sera retransmis sur les réseaux sociaux et les internautes pourront poser leur question en direct.

20H00 : Le nom du nouveau président est annoncé.

20H30 : Il énonce son discours que nous retransmettons en réalité virtuelle.

21H02 : C’est l’heure de la conférence de presse holographique. Le double du président est là, à la rédaction. Mais ce n’est non pas nous qui lui posons des questions, mais les internautes sur les réseaux sociaux. Cela est rendu possible grâce à une toute nouvelle technologie du nom de RES3, spécialisée dans le prétraitement des données issues des réseaux sociaux. Cette plate-forme nous permet d’analyser en temps réel les opinions exprimées sur les différents réseaux sociaux. Les internautes commentent l’événement sur internet ou sur notre application. RES 3 qui est également un chatbot, à savoir un robot conversationnel, se charge de répondre aux questions que les internautes se posent sur les présidentielles. « Qui propose d’augmenter les impôts ? Quel est le bureau de vote le plus proche de chez moi ? »… Quelque soit la question posée, il suffit de l’envoyer en message privé au compte de la rédaction sur Facebook, Twitter ou Instagram, et il se chargera de répondre. RES 3 s’occupe parallèlement de collecter chaque question au président et grâce à un algorithme, ressort celles qui reviennent le plus souvent. C’est RES 3 lui-même qui pose alors ces questions des internautes au nouveau chef d’Etat. Grâce à cela, ces derniers ont le sentiment de s’adresser au président sans qu’un tiers interfère. C’est ce qu’ils recherchent à tout prix : la transparence. Ils veulent l’information sans celui qui la transmet. Ils veulent voir le président en réalité virtuelle et avoir l’impression d’être à ses côtés. Ils ne veulent plus d’intermédiaire car ils craignent d’être influencés par les médias. Pour mettre en forme cette transparence, le journaliste doit se faire petit et donner l’illusion de ne pas être là. Il doit disparaître pour laisser la place à l’information seule. L’internaute veut se faire sa propre opinion seul, à partir de ce qu’il voit. Le fond n’est plus synonyme de profondeur, de réflexion, d’analyse et de sources vérifiées. Le fond, c’est la possibilité de voir l’information soi-même, de ses propres yeux. Le journalisme écrit est presque mort. Il a cédé sa place au journalisme visuel, virtuel ou immersif.

Un hologramme du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon, visible le 18 avril 2017 à Montpellier ©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, AFP

 

22h18 : Le président vient de terminer sa conférence de presse. Les internautes semblent plutôt satisfaits. Je peux donc rentrer chez moi. Aujourd’hui j’ai accompli mon métier de data-journaliste. Peut-être que demain, mon métier aura encore évolué ou aura tout simplement été remplacé par une toute nouvelle technologie. Existera-t-il encore des journalistes ? Je ne saurais le dire, mais ce qui est certain, c’est que je n’en ferai sans doute pas partie. Mon CDD prend fin ce soir.

Aujourd’hui, la médiation journalistique est de plus en plus remise en question. L’écrit symbolise le temps, la subjectivité de la personne qui rédige et de ce fait un intermédiaire en qui les citoyens ne font plus confiance, le problème de l’indépendance des médias étant de plus en plus pointé du doigt. Avec l’arrivée des robots-rédacteurs, les journalistes web s’inquiètent ainsi de voir leur métier disparaître, comme c’est aujourd’hui le cas pour les journalistes de presse écrite. Ils sont plus rapides, plus économiques, ils ont la capacité de gérer, d’analyser et d’effectuer une sélection au sein d’une masse importante de données, et sont en plus de cela plus objectifs que l’homme. A ces problématiques s’ajoute le fait que les tendances culturelles ont évolué et que les internautes passent de moins en moins de temps à lire. Le journalisme visuel et immersif semble ainsi apporter une nouvelle réponse à ce problème, en faisant finalement disparaître le journaliste ou du moins en dématérialisant celui qui incarne la médiation entre l’information et l’informé.

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BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages

• POULET Bernard, La Fin des journaux et l’avenir de l’information, Edition Gallimard, 2009.

• SCHERER Eric, A-t-on encore besoin des journalistes, Edition Broché, 2011

WEBOGRAPHIE

Articles en ligne

• D.LC, (20 avril 2017), « Présidentielle : demandez tout au « chatbot » du Parisien sur Twitter », Le Parisien. Repéré à

http://www.leparisien.fr/elections/presidentielle/presidentielle-demandez-tout-au-chatbot-du-parisien-sur-twitter-20-04-2017-6870546.php

• SHERER Eric, (25 septembre 2016), « Journalisme web : 10 tendances pour 2016 à 2026 », Meta-media.fr. Repéré à

http://www.meta-media.fr/2016/09/25/journalisme-web-10-tendances-pour-2016-a-2026.html , publié le

• LABBE Pierrick, (9 mars 2017), « Journalisme immersif : CNN lance un département réalité virtuelle », Realite-virtuelle.fr. Repéré à

http://www.realite-virtuelle.com/journalisme-immersif-cnn-vr-0903

• Columbia Journalism School (25 février 2016), « La réalité virtuelle appliquée au journalisme : un rapport », Arte.tv/fr. Repéré à

http://info.arte.tv/fr/la-realite-virtuelle-appliquee-au-journalisme-un-rapport

• OREMUS Will, (27 juillet 2014), « Journalisme-robot : le soulèvement des machines à écrire », Slate.fr. Repéré à

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• SIMON Cyril, (20 mai 2016), « Une majorité d’articles sont partagés sur les réseaux sociaux sans même être lus », Slate.fr (article repéré sur le Washington Post). Repéré à :

http://www.slate.fr/story/119811/reseaux-sociaux-lisent-titre

• GROUSSARD Véronique (11 avril 2017), « Comment les grands patrons s’emparent des médias », Le Nouvel Observateur, Repéré à :

http://teleobs.nouvelobs.com/actualites/20170410.OBS7840/exclusif-les-bonnes-feuilles-de-medias-les-nouveaux-empires.html

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