Par Lamiae Arramach
© Lamiae Arramach – Parlement Européen à Strasbourg
Il y a des frontières qui se ferment sans crier gare, pas de sirène, pas de déclaration de guerre, juste une porte qui claque. « Entry denied ». Soudain, le visa devient une arme diplomatique redoutable.
Cette semaine, Washington a décidé de s’en prendre à l’Europe. Non pas sur un champ de bataille, mais sur un terrain intangible : celui des plateformes, des règles, des algorithmes et de l’empire numérique. Les États-Unis ont déclaré des restrictions de visas ciblant cinq personnalités européennes, compromises dans la lutte contre la désinformation et la régulation des grandes plateformes. Parmi elles, se trouve Thierry Breton, un Français et ancien commissaire européen, figure des grandes règles numériques de l’Union Européenne.
Le fondement américain (ou l’argumentaire) ? Ces personnalités européennes ont été accusées de faire pression sur des entreprises technologiques américaines tout en restreignant des opinions, au nom de la lutte contre les contenus délétères. En clair : l’Europe régule, les États-Unis crient à la censure. Prises entre ces deux entités, les plateformes respirent ou suffoquent selon le droit qui les encadre.
Ce qui émerveille, c’est la mise en scène. L’Union européenne pense écrire les règles du jeu, le Digital Services Act (DSA) et Washington contre-attaque comme pour protéger un territoire sacré. Comme si réguler une plateforme revenait à poser les mains sur la Constitution. Comme si l’Europe n’était plus un marché, mais une extinction de droit des Etats-Unis voire une menace culturelle.
Côté européen, la réaction est à la hauteur de l’affront : condamnations, dénonciation d’une mesure d’intimidation, le rappel que l’Union européenne est un marché bâti sur des règles et qu’elle revendique le droit de réguler selon ses valeurs démocratiques. La France, elle aussi, a critiqué cette décision.
Alors oui, on peut appeler ça un “bras de fer”. Je peux aussi y voir autre chose : une bataille pour déterminer, qui demain, décidera de ce qui est acceptable ou non en ligne. Qui fixe les limites ? L’État ? Le marché ? Une entreprise californienne ? Une commission européenne ? Et le point culminant : à qui profite ce flou ?
Parce qu’au fond, ce n’est pas uniquement Thierry Breton qui est visé en fermant les frontières étasuniennes. C’est l’idée même qu’un continent puisse dire aux géants du numérique : « Vous jouez chez nous, vous respectez nos règles » qui incommode.
Et si un visa peut servir à étouffer une régulation, c’est que le numérique n’est plus un secteur : c’est une puissance.



