Par Romane Quoniam, Nathan Ribeaud & Cyriane Dumur
© Nathan Ribeaud – Photo prise lors de la rencontre de Tifaine Doré, régisseuse des oeuvres à la contemporaine
Spécialisée dans l’histoire des XX et XXIe siècles, La Contemporaine, implantée aux abords de Nanterre Université, est à la fois un centre d’archives nationales, un musée des mondes contemporains et une bibliothèque. Tant de services impliquent nécessairement une vaste palette de métiers et de spécialisations techniques. Reportage au cœur des métiers de la Contemporaine de Nanterre.
19 décembre, 9h32, le bip des portes du RER A retenti, c’est le moment de descendre sur le quai de Nanterre Université, dans l’Ouest parisien. Les étudiants et enseignants de Nanterre se hâtent de sortir du train, le froid pique leurs joues. Les mains nécessairement au fond des poches, pour les garder au chaud durant les quelques mètres à parcourir pour rejoindre l’entrée de la Contemporaine. Entrée rapide dans le grand hall du centre culturel, où une douce chaleur accueille les visiteurs. Deux étudiantes se partagent leurs notes autour d’un café, confortablement installées dans les fauteuils près de la baie vitrée. Près de l’accueil, une bribe de conversation émane de trois étudiants en histoire moderne sur les banquettes des escaliers : « Le musée sera ouvert cet après-midi, à 14h je crois, on pourra y aller à ce moment-là ». C’est le moment de se présenter à l’hôtesse d’accueil, qui demande alors les cartes étudiantes. L’inscription donne accès à l’ensemble des services de La Contemporaine : « Vous pouvez accéder à la salle de lecture, au musée, ainsi qu’au centre d’archive, n’hésitez pas à revenir vers moi si vous avez des questions ». Le grand écran d’information aide à patienter avant les éventuels rendez-vous : aujourd’hui, signe notre rencontre avec une régisseuse d’œuvre et une restauratrice d’œuvre.
Des métiers pour tous les goûts
Dans notre attente, une réflexion surgit : pour faire tourner à la fois un musée, une bibliothèque et des archives, des corps de métiers spécialisés doivent nécessairement travailler en collaboration pour former un socle solide. À posteriori, nous avons eu accès à l’ensemble de ces métiers auprès de Salomé Kintz, la responsable de la formation et de l’action culturelle. Il y a dans le document, toutes les réponses nécessaires : La Contemporaine tire en effet son aplomb d’une liste non-exhaustive de métiers, cachés dans les coulisses du centre culturel. Avant tout, il existe un responsable du département des services au public, potentiellement commissaire des expositions permanentes ou temporaires ainsi qu’un responsable de la formation et de l’action culturelle. Côté archives, différents responsables de ressources : responsable des périodiques, responsable du fond audiovisuel, responsable des collections photographiques ainsi qu’un coordinateur du signalement et reproduction des collections iconographiques. Dans les rouages du musée, un restaurateur d’œuvre travaille en étroite collaboration avec un régisseur d’œuvre. Il y a bien sûr les métiers qui rejoignent le service de la bibliothèque, notamment l’agent de bibliothèque, le médiateur numérique et le documentaliste. S’ajoutent à ces instances les services d’accueil, d’entretien et de maintenance. En tout, ce sont près de 15 corps de métiers différents qui se rendent quotidiennement dans les locaux de La Contemporaine.

Photo prise lors de la rencontre de Tifaine Doré, régisseuse des oeuvres à la contemporaine
Découverte au pays des régisseurs d’oeuvre
Tifaine Doré, régisseuse des œuvres, invite à sa suite dans les locaux de service de La Contemporaine. Il est 10h, pile à l’heure ! Derrière la lourde porte métallique, il faut emprunter les escaliers réservés aux employés, direction le 1er étage. Les pas experts de Tifaine traversent un couloir servant un ensemble de bureaux vitrés. Si on y jette un œil, les affiches des dernières expositions et des événements culturels nationaux sont bien visibles, épinglées sur les murs. Sur les bureaux, s’entassent les archives et les derniers documents administratifs de l’exposition temporaire : Couper, coller, imprimer qui se tient au musée des mondes contemporains, du 19 novembre 2025 au 14 mars 2026. C’est la dernière salle du couloir qui nous accueille finalement. Semblable à un atelier d’artiste, l’espace est propice à la manipulation des œuvres : un mannequin jonche une table de découpage de tissu et des outils s’empilent dans des caissons. C’est ici que se tiendra l’entrevue.
Les questions s’enchaînent : Tifaine est à La Contemporaine depuis 2024, en tant qu’assistante d’exposition et de manifestation. À l’aise, elle connaît son sujet sur le bout des doigts et explique son travail dans les détails : à la régie des œuvres, elle travaille avec une collègue en binôme. Au quotidien, elle répond à trois missions principales : la gestion des demandes de prêts, la production et la régie d’exposition ainsi que la conservation préventive. « Le premier point, celui des demandes de prêts, concerne toutes les demandes extérieures, venant d’institution notamment. Je m’occupe alors de l’ensemble de la chaîne : de la restitution de la demande jusqu’à l’envoi du prêt. La deuxième tâche de régie d’exposition est à mon sens la plus chronophage. Le projet se monte environ deux ans en amont de l’ouverture de l’exposition. Il faut choisir le thème de l’exposition, les commissaires et les scénographes (personnes qui mettent en espace l’exposition). Une fois les choix définis, nous intervenons encore davantage en travaillant conjointement avec le commissaire sur la liste des œuvres que nous voulons présenter, ainsi que le mode de présentation et les prêts extérieurs éventuels qui doivent être faits ». Tifaine échange ensuite de la mise en place avec les scénographes. Elle s’occupe ensuite de la préparation des œuvres : les prélèvements en magasin, les prises de dimension et les besoins de restauration. Vient finalement le temps du montage de l’exposition. Tifaine doit alors coordonner tous les prestataires : les personnes responsables de la scénographie, les personnes qui s’occupent des montages, des encadrements et de la mise en vitrine, les personnes qui règlent la lumière ainsi que la signalétique. Le troisième et dernier rôle du régisseur d’œuvre est celui de la conservation préventive, qui se tient tout au long de la durée de l’exposition. Un suivi du climat, un suivi des insectes et un dépoussiérage régulier (une fois par mois) doivent être réalisés. Pour cela, des pièges permettent de repérer les espèces présentes et leur nombre. Tifaine s’assure également de la luminosité de l’exposition et de la présence d’UV ou non. À la fin de l’exposition, il faut suivre le démontage, du désencadrement des œuvres jusqu’à leur rangement au magasin. Pour devenir régisseuse des œuvres, Tifaine explique avoir d’abord suivi le premier cycle de l’école du Louvres, qui sont des études en trois ans d’archéologie et d’histoire de l’art. Elle a ensuite rejoint le Master 1 de muséologie puis le Master 2 de régie et conservation préventive dans la même école. Diplômée en 2024, la jeune régisseuse commence donc son premier travail à la Contemporaine.

Photo prise dans la salle d’exposition de la Contemporaine
Les restauratrices : Magiciennes des oeuvres
Après le repas, Natalia attend dans le hall de la Contemporaine. Son lieu de travail principal ne se situe pas ici, mais à la bibliothèque universitaire de Nanterre. Sur le trajet, elle commence à me parler de son métier : en quoi il consiste concrètement, comment s’organisent ses journées et pourquoi son emploi du temps lui permet de travailler aussi bien dans les « magasins » de la BU qu’à la Contemporaine. Natalia est souriante, passionnée et manifestement animée par l’envie de transmettre. Une fois arrivés sur place, elle entre dans les « magasins » : de vastes espaces dédiés à la conservation et au classement d’œuvres sur papier, de magazines et d’ouvrages. Elle explique les différentes méthodes de conservation, ainsi que les principaux risques de dégradation : la lumière, l’acidité du papier, l’humidité ou encore les manipulations répétées.
Continue ensuite la visite dans son atelier, situé au sous-sol de la bibliothèque universitaire. C’est ici que le travail de restauration prend tout son sens. Natalia présente les étapes minutieuses de son travail et les outils indispensables à la restauration d’une œuvre. Tout commence par une phase d’observation : repérer les imperfections, évaluer les fragilités, comprendre l’histoire matérielle de l’objet. Vient ensuite le choix du pinceau, de la colle et du petit morceau de papier ou de tissu adaptés pour restaurer, par exemple, une page déchirée. Ses gestes sont précis, toujours délicats, empreints d’un grand professionnalisme.

Photo prise lors de la visite des magasins à la Contemporaine avec Tifaine Doré, régisseuse des œuvres
Natalia explique qu’elle est magasinière de conservation à la Contemporaine depuis 2017. Elle y assure des missions de restauration, de conservation préventive et curative à l’atelier de maintenance, tout en participant à l’accueil du public et à la gestion de deux magasins de collections patrimoniales. Son parcours est riche et atypique : après un bac en peinture et sculpture, puis un bac +5 en design de communication et techniques graphiques, elle entame une reconversion professionnelle et obtient un CAP d’art de la reliure. C’est à ce moment-là qu’elle « trouve sa véritable voie ». Elle précise également avoir encore des projets pour l’avenir, avec l’envie d’évoluer dans son métier. En ce moment, Natalia travaille principalement sur des collections italiennes destinées à la numérisation, mais aussi sur des brochures, des livres et des périodiques conservés dans son atelier et en attente de restauration. Pour son quotidien et sur l’alternance entre ses différents lieux de travail, elle m’explique que le lundi est consacré à l’atelier, le mardi à une demi-journée de service au public, le mercredi à la gestion de « son magasin au 3bis », le jeudi à nouveau à l’atelier, avant de terminer la semaine entre service au public et gestion de magasin à la Contemporaine. Certains jours, elle travaille seule dans l’atelier ; d’autres fois, elle partage l’espace avec d’autres restaurateurs. Pour exercer ce métier, Natalia insiste sur deux qualités essentielles : la passion et la patience. Avoir des connaissances en techniques de reliure, en typologie des papiers et en comportement des collections est un véritable atout, presque une nécessité, pour préserver au mieux ces œuvres fragiles et chargées d’histoire. Avec son sourire et sa bonne humeur, Natalia apporte à son travail tout autant de professionnalisme que de passion.
A la sortie de La Contemporaine, il est 17h30 et l’obscurité embrasse les bâtiments de l’université. Sur le chemin du retour et après ces rencontres enrichissantes à travers le quotidien, les modalités de travail, les principales missions et préférences d’une régisseuse et d’une restauratrice d’œuvre qui ont accepté de révéler les engrenages de leurs métiers. Ces expertes de l’art, par leurs formations spécialisées et leurs implications passionnées, sont devenues essentielles au bon fonctionnement du musée et du centre d’archives.




