Par Prisca Bordelais
© Prisca Bordelais – Anissa Harireche, responsable réseaux sociaux chez Hugo Publishing
Dans un monde ultra connecté, il devient compliqué de s’octroyer des pauses numériques. En mai dernier, Elisabeth Borne, ancienne Première Ministre, proposait une loi pour le droit à la déconnexion. Des influenceurs d’envergures comme Léna Situations ou Inoxtag sensibilisent à cette cause sur les réseaux sociaux. De plus en plus, la question de la santé mentale des employés face au numérique prend de l’envergure. Grande défenseuse du droit à la déconnexion, Anissa Harireche, responsable community manager, nous donne son avis sur la question.
Blacksheep.- Quelles sont les grosses évolutions que vous avez remarquées dans le secteur de la communication, en particulier sur les réseaux sociaux ?
Anissa Harireche.- Lorsque j’ai commencé, Facebook était le réseau le plus utilisé. La vidéo n’était pas encore en vogue, il y avait beaucoup d’images et de longs textes.À l’époque on pouvait gérer ses réseaux sociaux de marque en touchant énormément de comptes rien qu’avec le fil d’actualité. Aujourd’hui, je ne dirai pas que c’est impossible mais plus difficile. Pour percer, il faut que le contenu soit composé de deux parties : une qui rémunère avec la publicité et une partie plus organique, c’est-à-dire, le contenu qui apparaît naturellement sur le feed (« fil d’actualité » en français) des utilisateurs. En 2017, on parlait extrêmement peu d’influenceurs, le marché de l’influence était très peu régulé. Maintenant, tous les secteurs utilisent les influenceurs, petits et grands, donc de ce point de vue aussi ça a énormément évolué depuis mes débuts dans le métier.
B.S.- Parmi les plus gros changements, le scrolling, qui s’est intensifié, en fait également partie ?
A.H.- Le scrolling a toujours existé, en quelque sorte. Au début, sur Facebook nos feeds étaient plus construits autour des publications de nos amis et de nos familles. Aujourd’hui, force est de constater qu’on ne voit pas tant les publications de ses proches, sauf en story. En revanche, la vidéo a pris une place prépondérante. On n’avait pas tous les outils qu’on a aujourd’hui. Je pense à CapCut, notamment, qui permet de monter ultra facilement. En 2017, ce logiciel n’existait pas, à ma connaissance, ou était, beaucoup moins développé. Pareil, en natif, sur les réseaux sociaux, il y avait extrêmement peu d’outils qui permettaient de faire du montage de vidéos ou de l’embellissement. Désormais, quasiment toutes les plateformes en proposent relativement facilement. L’image survit plus difficilement. Une image seule, aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, a très peu d’impact.
B.S.- Beaucoup de personnes considèrent le scrolling comme néfaste, qu’en pensez-vous ?
A.H.- Le scrolling a toujours existé. Et oui, il est néfaste pour plusieurs raisons. Je pense à la santé mentale des utilisateurs des réseaux sociaux, et plus particulièrement des jeunes. Mais c’est aussi parce qu’on a aujourd’hui des algorithmes sur tous les réseaux sociaux, et ceux de TikTok en particulier, qui sont ultra puissants et performants. Une fois que l’algorithme a compris qui on était et ce qu’on aimait, il faut bien l’avouer, il est d’une efficacité redoutable. Je pense à mon sens que c’est le meilleur algorithme de recommandation de tous les réseaux confondus aujourd’hui. Ce n’est que mon opinion, encore une fois. Enfin, le scrolling a un impact sur notre capacité d’attention au quotidien. C’est tellement facile de passer d’un contenu à l’autre. Par exemple, sur Facebook, le timewatch (le temps que des individus passent à regarder un contenu, ndlr) est en déclin. Quand on passe d’une vidéo de 7 secondes à 10 secondes, il y a une baisse de gens qui ont quitté la vidéo, ce qui est quand même considérable.
B.S.- Le scrolling a-t-il déjà eu un impact néfaste dans votre vie personnelle ?
Oui ! Le scrolling a aussi son influence sur la procrastination, et là je plaide coupable. Le doom-scrolling («défilement infernal» en français) à 1h du matin dans son lit, c’est pas génial mais très addictif (rires) ! J’ai une capacité d’attention aujourd’hui moindre qu’avant. Raison pour laquelle, à titre personnel, j’ai repris davantage la lecture le soir pour quitter mon téléphone et m’endormir plus facilement. Parce que comme beaucoup, le scrolling jusqu’à 1h du matin, spoiler, ça empêche de dormir. Ça vous étonnera peut-être (rires). Alors qu’au contraire, il vaut mieux couper un petit peu les écrans. La lumière bleue n’est pas forcément bonne pour les yeux, pour le développement et le repos. Et je pense que la lecture est peut-être un petit peu mieux pour ça.
B.S.- Avez-vous déjà entendu parler de la déconnexion ou de la digital détox ? L’appliquez-vous déjà ?
A.H.- Je ne l’ai pas expérimenté pour une raison très simple, c’est que je suis accro, comme beaucoup, à mon téléphone et que ne pas m’en servir, ne pas l’avoir à proximité, ça me paraît compliqué. Alors que j’ai grandi toute une partie de ma vie sans et ça se passait très très bien (rires). Mais une fois qu’on a cet objet dans les mains, force est de constater que c’est très difficile de s’en passer. Je comprends pourquoi autant de parents essaient de repousser au plus tard le moment où leur enfant aura son premier téléphone. Je pense au harcèlement scolaire qui peut devenir du harcèlement en ligne. S’il y a un message de prévention à passer, essayez de retarder le plus possible le moment où vos enfants ont un téléphone parce que malheureusement, autant c’est un outil qui peut être très sympa, autant il peut y avoir un revers de la médaille qui, lui, est quand même relativement violent.
B.S.- Beaucoup prône une déconnexion totale, qu’en pensez-vous ?
A.H.- Je comprends pourquoi ça se met en place. Je pense que c’est bénéfique. Maintenant, il faut aussi comprendre qu’on est dans un monde très connecté, que ça n’est pas prêt de changer. Donc, une déconnexion totale et constante, je pense que ce n’est pas sain. Dans le sens où je pense qu’on peut passer à côté d’informations qui peuvent être vitales. On parlait de ça avec une collègue hier où elle a reçu par erreur des messages d’un hôpital pour une opération. En termes d’RGPD (Règlement général sur la protection des données, ndlr), je sais, ce n’est pas génial. Mais je pense que c’était juste une petite erreur de numéro de téléphone, où typiquement, la personne qui devait initialement recevoir les messages, on lui demandait le lendemain de son opération si tout se passait bien, d’envoyer, de répondre aux messages si ça n’allait pas. Ça, A.H.- typiquement, c’est ce que moi, je peux considérer comme étant une information vitale. Mais en revanche, oui, apprendre à avoir une attitude plus saine avec les écrans et les téléphones, je pense que ça, c’est un santé de message public, quel que soit son âge.
B.S.- Comment cette fatigue du scroll influence-t-elle la manière dont on crée ou gère une communauté ?
A.H.- « Quel est le contenu qui aujourd’hui arrive à attirer suffisamment l’attention ? » Ça, c’est ce qu’on recherche tous en tant que communicant. Évidemment qu’on a envie que les gens restent le plus longtemps possible sur nos contenus, que ça touche le plus de personnes possible, le plus d’engagement possible. On n’a pas la recette miracle, je suis désolée de vous l’annoncer, vraiment. On a des instincts, on arrive à décrypter un petit peu les algorithmes, mais ils changent régulièrement. On essaie de connaître nos communautés au mieux et de faire en sorte que nos contenus soient les plus engageants possible. C’est très difficile d’être CM pour plein de raisons, mais justement, le fait du scroll infini, ça nous sert et ça nous desserre en même temps. Ça nous sert dans le sens où on peut être montré, mis en avant sur des personnes qui ne nous suivent pas nécessairement et qui peuvent nous découvrir par ce biais. Mais ça nous desserre parce qu’en fait, c’est tellement facile de passer d’un contenu à l’autre qu’en fait, on reste peut-être à peine une seconde sur l’écran de téléphone de la personne.
B.S.- Quelle responsabilité ont les CM dans la création d’espaces numériques plus sains, tout en étant des représentants de l’image de la marque ?
A.H.- Oui, on a des responsabilités par rapport aux marques pour lesquelles on travaille, pour les marques qu’on représente sur les réseaux sociaux. Ces responsabilités, c’est de s’assurer que la marque, d’une part, à une bonne image, d’autre part à une bonne visibilité, qu’elle est engageante et qu’elle, à terme, puisse recruter de nouveaux clients. La finalité ce n’est pas uniquement le divertissement. Derrière, il y a aussi une logique business qui est tout à fait normale, sinon on n’aurait aucun intérêt à créer ces postes de community management qui représentent un coût pour les entreprises. Et ce n’est pas juste « Oh là là, les CM qui font des vidéos TikTok, c’est marrant ». Non, non, il y a aussi des questions d’image, de visibilité et puis ensuite, bien évidemment, de business. C’est tout à fait normal. Là où on a une grosse responsabilité, c’est sur la modération. C’est à nous de veiller que ces espaces-là, aujourd’hui, se passent dans le respect. Que les gens se parlent respectueusement, qu’ il n’y ait pas d’insultes, qu’il n’y ait pas de harcèlement. Ça, c’est notre responsabilité à nous.
B.S.- Quelle est la part de responsabilité des plateformes dans l’organisation d’un espace digital sain ?
A.H.- Les plateformes sont extrêmement responsables aussi de ce qui s’y passe. Je pense notamment en termes de modération, en termes de règles, en termes de façons les algorithmes sont construits. Ça, nous, en tant que community managers, on n’a pas de prise dessus. On compose avec les éléments que les plateformes nous imposent en quelque sorte. Puisqu’on n’est pas en contact avec toutes les plateformes, certaines plateformes sont plutôt accessibles, d’autres le sont beaucoup moins. Mais on a une responsabilité en revanche, c’est sur le nombre de posts qu’on va produire, donc potentiellement le nombre de postes que les gens vont scroller. Moi, j’ai commencé les réseaux sociaux en publiant une fois par jour pour être bien visible. On flottait un petit peu, on spammait un petit peu les feeds des gens, mais à une époque où c’était beaucoup moins saturé aussi en termes de marques positionnées sur les réseaux sociaux. Donc déjà, on a une responsabilité par rapport à ça.
B.S.- Avez-vous des conseils pratiques pour toutes et tous pour avoir une relation saine avec son téléphone et les réseaux sociaux en général ?
A.H.- Dans la mesure du possible, ne mettez pas vos réseaux sociaux pros sur vos téléphones persos. Si vous êtes « contraints et forcés», entre guillemets, essayez de trouver des solutions pour éviter de vous retrouver trop connectés. Ça peut être des mails d’alerte via des outils, ça peut être un système de veille ou d’astreinte. À voir avec votre entreprise bien entendu, parce que ça reste du travail en dehors du temps de travail. Mais voilà, mon principal conseil pour les CM, mais aussi pour la santé mentale de chacun. Déconnectez-vous le plus possible…





