Par Lucie Froussart
Photo de Rosa Parks
Rosa Parks n’a jamais été la femme fatiguée que l’on raconte parfois, comme si son geste avait été l’accident d’une journée éprouvante. Bien avant qu’elle ne devienne l’icône que l’histoire a retenue, elle militait, observait, écrivait. Elle documentait les violences racistes, accompagnait des victimes d’injustices. Pendant plus de dix ans, elle affrontait ce système qui la réduisait au silence. Elle connaissait la peur, mais elle avait surtout appris à ne plus s’y soumettre. Ce qu’elle craignait vraiment, c’était la résignation, accepter l’inacceptable.
Sa force se trouve dans ses racines et dans l’histoire de sa famille, notamment celle de son grand-père. Ancien esclave battu et affamé, il avait refusé jusqu’au bout d’abandonner sa dignité. De lui, elle reçut une leçon simple et fondamentale : « Ne jamais accepter d’être maltraité. » Enfant, elle protégeait son petit frère comme elle se protégeait elle-même. Elle semblait reconnaître instinctivement ce qui était juste.
Très tôt, dans les années 1920, alors qu’elle n’avait qu’une dizaine d’années, elle fit l’expérience du courage. Un jour, sur le chemin de l’école, un garçon tenta de l’intimider. Rosa ramassa une brique, calmement, sans trembler. Elle ne cherchait pas la confrontation. Mais elle avait compris que se laisser faire abîmait plus que de prendre le risque de résister.
Autour d’elle, la ségrégation dessinait des frontières absurdes partout où le regard se posait : sur les bus, les bancs publics, les écoles, les restaurants, jusqu’aux fontaines à eau portant les inscriptions « White » et « Colored ». En les observant, enfant, elle s’était demandé si l’eau « White » était meilleure. Elle comprit ensuite que la ségrégation ne reposait pas sur la nature, mais sur le droit.
En 1943, à trente ans, elle avait déjà affronté James Blake, le chauffeur de bus qui, douze ans plus tard, la fera arrêter. Ce jour-là, il voulut l’obliger à descendre pour remonter par la porte arrière, Rosa refusa, elle s’assit. Blake, furieux, l’empoigna par la manche, puis elle quitta le bus.
Le 1ᵉʳ décembre 1955, à l’âge de 42 ans, face au même chauffeur, elle resta assise. La loi exigeait qu’elle cède sa place à un passager debout. Mais, cette fois, elle ne voyait aucune raison valable de se lever. Lorsqu’un policier lui demanda pourquoi elle refusait d’obéir, elle répondit : « Pourquoi est-ce que vous nous malmenez autant ? » Ce à quoi l’officier rétorqua : « C’est la loi. »
Rosa décida de porter plainte, soutenue par E.D. Nixon, militant du NAACP. Martin Luther King rejoignit ensuite le mouvement et devint l’une de ses figures majeures. Dans les heures qui suivirent, un tract circula : « Ne prenez pas le bus lundi. » Ce mot déclencha le boycott des bus de Montgomery. 381 jours de marche et de solidarité. 381 jours qui firent vaciller un système entier, jusqu’à ce que la Cour suprême déclare la ségrégation dans les bus inconstitutionnelle.
Ce jour-là, Rosa Parks n’a pas seulement refusé de se lever. Elle a montré au monde que parfois, rester assise, c’est se lever. Que la dignité peut commencer par un simple geste, mais que ce geste, lorsqu’il brise le silence, peut changer l’histoire et notre façon de vivre en société.




