Par Benoit Cazelles
© Louis Cazelles – Chargé de mission sur le RSA
Dans un contexte où le budget de l’État français pour 2026 est encore incertain, de nombreux ministères doivent composer sans connaître l’un des éléments majeurs qui définit leurs marges d’action. Louis Cazelles, chargé de mission sur le RSA au sein de la direction générale de la cohésion sociale, nous parle de ses missions quotidiennes dans cet environnement incertain.
B.S- Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre mission ?
L.C.- Moi, je travaille spécifiquement sur le RSA (Revenu de Solidarité Active), donc sur tous les sujets qui concernent la prestation. Je vais traiter des sujets politiques avec le cabinet, m’occuper de leur instruction technique, mais aussi de la vie de la prestation auprès des organismes qui s’occupent de son versement, donc la caisse d’allocation familiale et les caisses de mutualité sociale agricole. Globalement, je travaille sur tous les enjeux nationaux de cette prestation sociale.
B.S- Comment êtes-vous arrivé à ce poste ?
L.C.- À la base, j’avais commencé par faire du droit pour devenir commissaire-priseur, puis j’ai renoncé à ce projet, mais j’ai continué dans le droit social puis dans le droit de protection sociale et de la santé. À la fin de mes études, j’ai passé le concours de l’EN3S (École Nationale Supérieure de Sécurité sociale) qui prépare les cadres de la sécurité sociale, que j’ai raté. Mais j’avais quand même l’intuition que je voulais travailler dans le domaine public et plus spécifiquement dans un ministère. J’ai commencé par un premier poste d’un an sur des sujets d’insertion en lien avec le RSA, puis j’ai été prolongé sur mon poste actuel.
B.S- Est-ce que l’absence de budget pour 2026 impacte votre travail et si oui dans quelle mesure ?
L.C.- Alors forcément, ça a un impact sur l’intégralité des portefeuilles des ministères et sur les services qui mettent en place les politiques. En l’état actuel, il y a une reconduction tacite du budget de 2025, donc tous les nouveaux projets qui avaient été négociés, discutés, actés par le gouvernement avec les différents partenaires associatifs et sociaux sont remis en cause puisqu’on a exactement le même budget qu’en 2025. La conséquence, c’est que tous les nouveaux postes de dépenses ne sont pas couverts par le budget actuel, et c’est pour ça qu’il y a le projet de loi exceptionnel qui a pour but de prévoir le budget et autant que faire se peut de maintenir les projets qui ont été actés pour 2026. Sur le RSA et mon travail, particulièrement ça n’a pas forcément d’effet puisque concrètement, cette prestation est un minima social, ce sont les caisses qui versent le RSA et la dépense effective dépasse si la prévision de dépense prévue dans le budget est dépassé on rembourse les caisses sur l’année suivante n prévoit une dépense en loi de finance, mais si la prévision est dépassée, ce sont les caisses qui avance.
B.S- Comment faites-vous pour rester neutre dans un métier qui concerne la politique ?
L.C.-Déjà de toute façon, il y a un principe pour les contractuels de la fonction publique comme pour les fonctionnaires qui est celui de la neutralité. On ne doit pas faire part de ses convictions qu’elle soit politique ou religieuse. Même si bien sûr, on a une liberté de conscience, on doit s’efforcer d’obéir aux ordres et faire ce qu’on nous demande tant que ce n’est pas contraire à l’éthique, bien que ce soit difficile à définir. Mais évidemment, notre expertise est teintée par la conscience politique qu’on peut avoir sur le travail qu’on fait. Ce n’est pas un hasard si j’ai fait le choix d’aller travailler dans un ministère social plutôt qu’à Bercy ou au ministère de l’Intérieur. C’est aussi parce que ce sont des sujets qui m’animent et qui traduisent une certaine perception des choses que j’ai et un intérêt pour des sujets bien particuliers. Pour autant, on a quand même une certaine liberté d’expression pour dire qu’on peut être en désaccord avec certaines commandes, mais l’idée générale, c’est que la direction donne une ligne et qu’on s’y tienne notamment lorsqu’il faut trancher sur les désaccords de principes.
B.S- Quels impacts ont pu avoir la dissolution de l’Assemblée nationale et le roulement des premiers ministres sur votre métier ?
L.C.- Le premier impact est que la dissolution du gouvernement implique la dissolution des cabinets ministériels qui assistent chaque ministre, et le renouvellement des cabinets implique que les nouveaux conseillers vont devoir se former sur nos sujets, qu’ils ne connaissent pas ou peu le plus souvent. Leur rôle est d’arbitrer parmi les propositions que l’on formule, mais elles connaissent moins que nous les aspects techniques de ces décisions. Et malgré la montée en compétences au fur et à mesure des mois, la succession des gouvernements provoque une perte de fluidité et impacte également les arbitrages qu’on pouvait avoir. Parfois, on pouvait avoir un ministre qui avait des positions assez fermes sur certains sujets et son successeur ne les aura pas forcément, ce qui donne l’impression qu’on ne travaille pour rien. On peut avancer sur des sujets puis ils sont délaissés pour des raisons, soit techniques, soit politiques mais aussi parfois parce que notre gouvernement n’est pas capable de les négocier avec d’autres partis à l’assemblée. Le deuxième point selon moi, et que je ne pense pas avoir été le seul à constater, c’est que le choix de maintenir au gouvernement des ministres qui ne sont pas majoritaires à l’assemblée provoque une réticence de la part de certains profils, qui avaient une habitude et une connaissance des cabinets au sein desquels ils ont opéré, d’y retourner. Notamment, puisqu’il y a une grande instabilité, donc aller dans un endroit où on peut potentiellement perdre son emploi ce n’est pas neutre. Tout cela provoque selon moi une baisse du niveau général des cabinets, et c’est problématique puisque les nouvelles personnes qui prennent les décisions, les prennent parfois sans connaître l’intégralité des répercussions qu’elles peuvent avoir, ou peuvent annoncer des mesures que l’on n’est pas en capacité de mettre en œuvre. Enfin, la dissolution a aussi amené une instabilité forte qui fait que le gouvernement est moins « puissant » qu’il ne l’était et donc pour pousser ou discuter des textes de loi qui sont portés par l’opposition, on n’a moins de poids dans le rapport de force. Donc le gouvernement est beaucoup à l’écoute et moins force de proposition sur les lois et les réformes qui peuvent être poussées.
B.S- Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes confrontés dans votre métier ?
L.C.- Je pense qu’on a un constat généralisé dans les ministères de manque d’effectif qui est assez difficile à définir puisqu’on a des postes avec une charge de travail qui peut être très variable. On a une question sur la capacité de renouvellement particulièrement en ce moment avec les difficultés budgétaires, par exemple nous, on a un statisticien qui est parti et qui n’a pas encore été remplacé, et ça nous met en difficulté puisque les minima sociaux demandent énormément de calcul, de simulations et de production de statistiques. Notre charge de travail est au moins constante voire croissante avec des effectifs qui diminuent. Il y a aussi les difficultés que j’ai évoquées sur l’instabilité politique et ce que ça génère en termes de complication au travail. On va avoir un côté frustrant lorsqu’on travaille sur des propositions de loi qui vont tomber à l’eau, ou sur des instructions qui ne vont pas au bout des choses. Plus spécifiquement sur mes sujets, il peut y avoir des frustrations liées à l’environnement du RSA. La prestation est financée par les départements, et même si la légalisation est fixée par l’Etat, ça peut être assez compliqué parce qu’on doit composer avec beaucoup d’acteurs et d’interlocuteurs et c’est dur de mettre tout le monde d’accord.
B.S- Est-ce que vous avez déjà envisagé de changer de ministère voire même de métier ?
L.C.- Je me suis déjà posé la question et je suis assez vite arrivé à la conclusion que je n’en avais pas forcément envie. Le ministère de la Culture m’intéresse, mais c’est un de ceux qui perd beaucoup de budget donc le contexte n’est pas forcément favorable. Je me plais bien dans l’administration, mais j’aimerais plutôt occuper des fonctions d’encadrement, et à un échelon plus local. Par exemple dans une mairie ou dans un conseil départemental, puisque la prestation du RSA est gérée au niveau du département. Ça me plairait bien d’aller au conseil départemental de Seine-Saint-Denis qui est très dynamique sur le sujet du fait du grand nombre de bénéficiaires du RSA dont ils ont la charge et qui déploie une politique d’insertion très ambitieuse, proche de mes convictions dans son approche.




