Par Steevy Jakcson, Benoit Cazelles & Nabila Ikene
© Nathan Ribeaud
Dans la nuit du dix-sept décembre, les joueuses du FC Barcelone n’ont laissé aucune chance aux joueuses du Paris FC, terminant le match sur un score de deux à zéro devant les quinze mille spectateurs réunis au stade Jean-Bouin.
Dès l’arrivée au stade, on sent une ambiance électrique : les supporters des deux équipes font résonner leurs voix et s’envoient quelques piques. Puis les joueuses entrent sur le terrain sous un tonnerre d’applaudissements, mais pourtant, autour de nous, on sent une certaine tension. Dans les tribunes, plusieurs supporters semblent inquiets et expriment leur crainte quant à l’enjeu du match.
En effet, le Paris FC (PFC) est dans une position délicate : le résultat de ce match enverra une équipe en quart de finale et l’autre devra passer par les matchs de barrage. Sous un ciel nuageux et un froid typique du mois de décembre, les joueuses du PFC entrent directement dans leur match et progressent rapidement vers la surface de réparation. Les sièges vides du stade se remplissent, laissant peu à peu leur place aux supporters qui répondent présents pour soutenir leurs équipes. Le prix, plutôt abordable pour un match de ce niveau de compétition, a attiré plus de quinze mille spectateurs, tous derrière les guerrières sur le terrain.
Durant ce match de Women’s Champions League (Ligue des Championnes), le bruit des tambours et les encouragements criés par le public résonnent dans l’ensemble du stade ; pourtant, ils n’ont pas réussi à aider les joueuses du club de la capitale à renverser le score. Lors des premières minutes du match, le Paris FC s’est procuré une occasion, rapidement stoppée par la gardienne de Barcelone. À la vingt-deuxième minute, les joueuses espagnoles ont porté un premier coup au moral des supporters grâce à une superbe feinte de frappe, suivie d’une frappe au ras du poteau, de la joueuse Vicky López et, vingt-sept minutes plus tard, Caroline Graham Hansen a enterré le stade grâce à sa frappe enroulée qui s’est écrasée dans les cages parisiennes.
Le stade, presque entièrement rempli, a vibré au son des supporters des deux clubs qui faisaient leur possible pour encourager leurs équipes. Et même si nous n’avions pas de bannières ou de fumigènes comme nous pouvons le retrouver lors de matchs de football masculin, nous avons clairement ressenti que nous étions dans un match à enjeu. Nous avons pu voir de bonnes actions et le contexte du match était intéressant : le Paris FC, invaincu durant ses trois derniers matchs contre des équipes espagnoles affrontait le favori pour le titre durant un match de Ligue des championnes (nom officieux de la compétition). La question que nous nous posons est donc la suivante : pourquoi n’y avait-il pas plus d’engouement médiatique pour cette rencontre ?
Nous sommes allés à la rencontre de plusieurs spectateurs pour leur demander leur avis sur le match, mais surtout pour s’informer sur comment ils ont eu vent de la rencontre entre les deux clubs. Assurément, nous avons eu la réponse à laquelle nous nous attendions : « Je suis fan du club depuis quelque temps et je les suis sur les réseaux sociaux donc je savais que le match avait lieu. Mais j’ai l’impression que pour ceux qui n’y sont pas initiés ou qui suivent régulièrement, à part les matchs à très gros enjeux comme les finales, on entend rarement parler du football féminin ». Nous avons aussi eu une réponse assez intéressante où notre interlocuteur nous a indiqué qu’il ne regardait pas spécialement de football féminin, regardant beaucoup plus de football masculin.
N’ayant rien à faire, il décida d’aller voir le match, d’autant plus que le prix des billets n’était pas très élevé. Nous avons discuté avec un jeune homme qui ne suit pas du tout le sport. « Je ne regarde pas le foot ou le sport en général. Ça arrive que je regarde un match par-ci par-là quand mes potes me proposent d’aller dans un bar. Cette fois-ci, c’est ma copine qui m’a proposé d’aller voir le match. C’est dommage que l’équipe de Paris ait perdu, mais j’ai passé un bon moment, l’ambiance était vraiment cool dans le stade ». Une des supportrices avec qui nous avons discuté et qui pratique le football nous a expliqué que selon elle le manque d’engouement provient d’un manque de médiatisation “Moi, ce match, je sais qu’il avait lieu parce que je fais partie des supportrices, mais en dehors de cet écosystème, le manque d’engouement, il est aussi lié à un manque de médiatisation. Les matchs de football féminins sont moins diffusés et donc forcément y a moins de personnes qui ont la possibilité de découvrir nos compétitions. Dans le sport, la médiatisation, c’est super important pour développer la fanbase et c’est quelque chose qui manque aux compétitions féminines par rapport au football masculin”.
L’explication donnée par cette supportrice peut être rapprochée d’un concept issu de l’ouvrage “Sport et Genre” de Constance Chuiton et Nicolas Denecheau : le cercle vicieux de la rentabilité féminin pour les télévisions. Ce concept explique que les chaînes de télévision n’investissent pas dans les sports féminins, car ils ne sont pas rentables, ce qui provoque une sous-médiatisation des sports féminins. De cette sous-médiatisation résulte une baisse d’investissement des sponsors dans les sports féminins et donc des inégalités hommes-femmes. Plus globalement, la faible médiatisation diminue le potentiel d’audience et donc l’intérêt pour les chaînes de diffuser ces compétitions, car les audiences sont faibles.
Cette supportrice nous a également questionné sur notre présence à ce match et en lui expliquant que nous y étions présents à la fois pour ce reportage, mais aussi puisque les prix étaient abordables. Avec une certaine frustration, la supportrice nous a également exprimé son incompréhension sur le manque de médiatisation “Vous avez pu le voir ce soir, sur place, l’ambiance est exceptionnelle et on sent un vrai engouement dans les stades avec des prix très abordables, alors je ne comprends pas pourquoi les médias ne le relaient pas. En montrant l’atmosphère du stade lors des rencontres comme celles de ce soir, en montrant à ceux qui aiment le sport qu’il y a des places pour ce genre de match à partir de 10 €, c’est sûr qu’on pourrait agrandir la base de spectateurs. Et ça pour les médias, c’est une nouvelle offre à commercialiser”.
Grâce à l’immersion dans les gradins du stade Jean Bouin, nous avons constaté le fait qu’il y a de plus en plus de fans de football féminin, prêts à se déplacer pour donner de la voix. Une preuve de plus qui démontre un engouement grandissant pour les compétitions sportives féminines, ce qui est un signe clair qu’une audience est à développer.

Pour autant, un constat reste certain : peu de grands médias traditionnels prennent le risque de couvrir et de mettre en avant ces compétitions. Lors de notre échange avec Romane Quoniam, créatrice du média l’Ouvreuse, nous lui avons demandé les raisons qui l’ont poussé à lancer sa plateforme : « À mon sens il y a un peu un désert médiatique concernant le sport féminin, et je m’en suis rendu compte en voulant me renseigner sur les dernières épreuves féminines. Le manque d’implication dans la rédaction des articles ou même l’absence d’articles concernant le sport féminin ont renforcé ce sentiment de vide. En parallèle, j’avais envie d’approfondir mon expérience journalistique donc le projet s’est créé de lui-même ». Concernant le manque d’implication des grands médias, son constat est catégorique : « À un moment, les médias doivent évoluer en acceptant qu’il y aura, au début en tout cas, des pertes économiques. Cependant, en se positionnant assez tôt sur la diffusion du sport féminin, ils pourraient avoir cette position de précurseur et avoir une espèce de monopole sur le sport féminin et peut-être entraîner les autres médias à faire comme eux. Finalement, c’est dommage de justifier ce choix par une raison économique ». Il est clair que pour beaucoup, la solution pour rendre plus importante la visibilisation du sport féminin, il faut accepter de générer moins de profit pendant un certain temps.
La sous-médiatisation des compétitions sportives provoque également d’énormes inégalités sur les contrats de droits médiatiques. Cette année, les droits médiatiques de la WNBA (Women’s National Basketball Association) sont 4 fois plus élevés que les années précédentes (environ 200 millions de $ par an, contre 50 millions les années précédentes). Mais malgré cette hausse les nouveaux droits médiatiques de la WNBA ne représentent qu’environ 3 % de la valeur totale du contrat global négocié avec la NBA (National Basketball Association).

Publication instagram de la WNBPA par rapport à la nouvelle convention collective de la ligue
Le syndicat des joueuses a récemment refusé de signer la nouvelle convention collective et revendique l’indexation des salaires sur les revenus de la ligue comme en NBA. En Europe, deux rapports Deloitte (Deloitte Football Money League et Deloitte – Women’s elite sports revenues 2025), montrent que pour le football, les droits télévisés ne représentent que 17 % des revenus totaux des quinze meilleurs clubs féminins mondiaux, contre 40 à 50 % pour les plus grands clubs masculins.
Comme le soulignent plusieurs rapports, notamment ceux de Deloitte, l’absence de revenus stables issus des droits audiovisuels joue ainsi un rôle central dans la précarité du sport féminin de haut niveau. Faute de sécurisation économique, la carrière de nombreuses sportives repose encore trop souvent sur l’incertitude, bien plus que sur la performance.





