Par Shanna Abanda-Lama

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© Shanna Abanda-Lama

On croit encore que les guerres se passent loin de nous : sur des cartes, dans des tranchées, derrière des frontières que l’on ne connaît même pas. Mais aujourd’hui, elles se déroulent aussi sur nos téléphones. Dans nos mains. Dans nos yeux. Une guerre peut tenir dans un carré de 1080 pixels et bouleverser un pays entier. 

Ce n’est plus un général qui donne le ton. C’est une vidéo mal cadrée, un cri à peine audible, ou encore, une photo publiée à trois heures du matin. Parfois, c’est un regard. Un seul. Et tout bascule. 

Instagram n’est plus juste une plateforme. C’est un champ de bataille où chacun veut imposer son récit. Où chaque publication devient une arme et que chaque silence devient suspect. 

Les gouvernements diffusent leurs communiqués bien propres, bien rangés et bien organisés. Les citoyens, eux, publient des images sans filtre, sans distance et sans protection. Et au milieu, il y a nous, spectateurs pris en otage, qui scrollent entre un conflit et une vidéo drôle. Et on ressent un malaise que personne n’a appris à nommer. Dans ce conflit entre Israël et le Hamas, une image virale avec le slogan « All Eyes on Rafah » a été partagée plus de 45 millions de fois sur Instagram. Cela rappelle bien que dans les guerres d’aujourd’hui, ce sont parfois les images virales qui créent les vérités collectives. La vérité ne circule plus seule. Elle voyage entourée de versions, de montages, de coupures et de descriptions qui orientent tout. 

Dans une guerre moderne, celui qui gagne n’est pas seulement celui qui avance sur le terrain. C’est celui qui maîtrise la narration. Celui qui capte notre attention. Celui qui impose son image avant que l’autre n’impose la sienne. 

Et c’est terrible à dire, mais c’est réel : une photo peut sauver une vie. Une vidéo peut en condamner mille. Un post peut déclencher une indignation mondiale, ou passer totalement inaperçu parce que l’algorithme en a décidé autrement. 

On regarde tout, mais on ne comprend pas toujours. On partage, sans mesurer. On s’épuise, mais on revient quand même, parce que c’est devenu notre manière de « suivre l’actualité ». La guerre entre dans nos vies sans crier gare, comme une notification de plus. Et pourtant, derrière chaque image, il y a un humain qui tremble, qui court, qui filme pour survivre. On l’oublie, parfois. On l’oublie souvent. Parce que notre cerveau est fatigué et la douleur des autres est devenue un flux.

Instagram n’a pas remplacé les armes, non, mais il a remplacé quelque chose de tout aussi précieux : la distance. Aujourd’hui, la guerre nous touche à travers un écran, et ça suffit à changer notre manière de voir, de penser et de juger. 

Alors oui, les conflits modernes jouent autant sur le terrain que sur Instagram. Et la question n’est plus « qui va gagner ? »

La vraie question est : qui va réussir à nous faire croire que c’est lui ?

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