Par Liam Lachaume

Christophe Parry
© Liam Lachaume – Directeur éditorial aux éditions Perrin

Depuis 2018, Christophe Parry occupe le poste de directeur éditorial pour la maison d’édition Perrin, appartenant au groupe Editis. Sa mission : trouver des auteurs et des projets afin d’aboutir à la création et à la vente d’un livre. Tout en maintenant Perrin comme la première maison d’édition spécialisée dans l’histoire en France. Il nous détaille sa vision et ses perspectives.

Black Sheep.- Quel est votre quotidien en tant que directeur éditorial ?

Christophe Parry.- Mon quotidien est de trouver des auteurs, de lire énormément, notamment via la réception des manuscrits par voie postale. La plupart du temps, c’est nous qui allons chercher des auteurs afin de leur proposer des projets. Dans certains cas, des auteurs que je connais bien, et il faut que je leur trouve un sujet. Mais, plus souvent, j’ai des idées de livres susceptibles de fonctionner et je vais chercher les auteurs correspondants. Je gère aussi les éditeurs de la maison, et je suis en lien constant avec la production.

B.S.- Cela fait donc sept ans que vous êtes chez Perrin. Quels projets que vous avez soutenus ont rencontré un certain succès ? Et inversement ?

C.P.- Votre question est un peu délicate… Tout au long de son histoire, Perrin a vu naître de très beaux projets. Un projet qui me tient à cœur cette année est le livre Les Croisades (ndlr : sous la direction de Martin Aurell et Sylvain Gouguenheim). Parce que c’est une belle aventure humaine. Je dis toujours aux auteurs que chaque livre est une aventure éditoriale, mais aussi une aventure humaine. Les Croisades a été mené par deux remarquables historiens, deux médiévistes d’une très haute valeur professionnelle et humaine : Sylvain Gouguenheim et Martin Aurell. Ce dernier est décédé de façon tragique et inattendue pendant la dernière phase du livre. Ce projet porte donc une saveur particulière. Ses élèves et moi-même avons été abattus par sa disparition… La récompense de son travail est que le livre rencontre aujourd’hui le succès qu’il mérite.

B.S.- Les Croisades, c’est aussi votre coup de cœur de l’année ?

C.P.- J’en ai plusieurs. Nous avons publié une belle biographie de Jacques Benoist-Méchin par Éric Roussel. Les ouvrages de Charles-Éloi Vial sont également de petits bijoux. Et puis la collection « Champ de bataille », que j’aime beaucoup et que nous avons créée de toutes pièces. Il y a certes des ouvrages qui ont moins bien marché, mais que je garderai pour moi… (rires)

B.S.- Revenons sur Perrin : comment définissez-vous la maison d’édition ?

C.P.- C’est l’une des plus anciennes maisons d’édition : elle a plus de deux cents ans. C’est la maison de tous les historiens, au sens large. C’est la première maison d’histoire en France – c’était déjà le cas avant mon arrivée. Elle a vocation à réunir tous les historiens, sans esprit de chapelle. Mais aussi celles et ceux qui sont historiens parce qu’ils écrivent et/ou étudient l’histoire. Nous ne demandons pas de diplôme particulier : nous travaillons aussi avec des journalistes, des auteurs curieux… Nous aimerions être la maison de famille de tous les historiens.

B.S.- Jean Sévilla, Franck Ferrand, Dominique de Villepin… Perrin accueille de grands noms. En est-il de même pour des auteurs moins connus ?

C.P.- Bien sûr ! D’ailleurs, la plupart des historiens que nous publions, je pense que vous ne les connaissiez pas avant d’arriver ? La majorité des auteurs sont inconnus. Comme je l’ai dit, mon travail est de trouver des auteurs. J’ai par exemple lancé un partenariat avec l’École nationale des chartes. Je souhaite travailler avec de jeunes historiens : ils ne sont pas connus, mais ils sont brillants. À nous de faire un livre avec eux, puis deux, puis trois… et de les accompagner jusqu’à ce qu’ils deviennent des auteurs reconnus. Mon objectif n’est pas de publier uniquement des noms déjà célèbres.

B.S.- Vous contribuez donc à la création de nouveaux grands noms de l’histoire…

C.P.- C’est l’objectif. Il ne s’agit pas seulement de séduire des historiens très connus, même si cela est intéressant, parce qu’ils vendent davantage. Ce qui me motive, c’est de trouver les historiens de demain. Charles-Éloi Vial, aujourd’hui bien connu, ne l’était pas du tout au moment de son premier livre. Notre travail consiste à progresser avec eux.

B.S.- Est-ce ce qui vous distingue de votre principal concurrent, Tallandier ?

C.P.- C’est toujours délicat… Je pense que ce que nous faisons un peu mieux que Tallandier, c’est le suivi des auteurs. Un auteur n’est pas seulement quelqu’un qui rend un livre que nous éditons avant de passer à autre chose. J’aime bâtir des liens durables. Nous prenons notre temps. Le suivi ne s’arrête pas une fois le livre paru : nous restons en contact, et s’ils le souhaitent, nous les accompagnons pour le livre suivant. Cela prend du temps, cela rapporte moins immédiatement, mais c’est comme cela qu’on fidélise. Un auteur accompagné, soutenu par la maison, s’en rend compte. Par ailleurs, le fait que nous ne fassions que de l’histoire est essentiel. Les libraires savent que Perrin est la maison de référence.

B.S.- Il n’y a jamais eu de diversification ?

C.P.- Non. Nous ne faisons pas de roman historique. Il nous arrive parfois de publier des essais qui dévient légèrement du cadre lorsque l’auteur est particulièrement connu et que cela apporte quelque chose à la maison. Sinon, nous restons pleinement concentrés sur l’histoire, de l’Antiquité à nos jours. Nos représentants le savent, les libraires aussi, et lorsqu’un client ne sait pas quoi acheter en histoire, ils peuvent facilement recommander Perrin. Cette image est ancrée. Encore faut-il l’entretenir, ne pas décevoir les auteurs. Nous sommes édito-centrés. Nous devons tout au texte et à l’auteur. Quand le livre paraît, je veux que l’auteur soit fier, que l’édition soit soignée, que la fabrication soit impeccable.

B.S.- L’attention à la qualité du livre a toujours été présente chez Perrin ?

C.P.- Oui, bien avant que j’arrive. Pour ma part, j’ai encore renforcé cet aspect. Cette exigence me vient de mes années chez Bouquins, où la fabrication était prise très au sérieux. L’objet-livre est important pour moi. Contrairement au marché littéraire, les auteurs d’histoire n’écrivent pas pour l’argent, nous leur devons un livre dont ils soient fiers. Donc pas un papier qui jaunit en quinze jours, pas un livre gondolé, pas une fabrication précipitée… Nous prenons le temps : choix du papier, pages spécimens, présence ou non de rabats, broché, illustré, cartonné, jaquette selon l’ouvrage. Les auteurs y sont sensibles. Les livres d’histoire sont faits pour durer.

B.S.- Le marché est saturé : beaucoup de livres sortent…

C.P.- Beaucoup trop, même ! Il y a trop de maisons d’histoire. Perrin est leader du secteur, avec un peu plus de dix pour cent de part de marché. Les quatre-vingt-dix pour cent restants se répartissent entre Flammarion, Fayard, Tallandier et une multitude de maisons moins connues. Je souhaiterais que Perrin soit la marque des historiens et de l’histoire en France.

B.S.- Malgré tout, vous tirez votre épingle du jeu…

C.P.- Oui, parce que nous travaillons bien. Les auteurs connaissent la maison, les libraires nous soutiennent, nous essayons de publier moins. C’est difficile, si nous sommes les seuls à réduire, il y a moins de titres Perrin sur les tables, et cela fragilise notre modèle. Il faut un juste milieu : publier un peu moins, mais mieux. Mais il faudrait que tout le monde joue le jeu.

B.S.- Quels sont les chantiers à venir pour rester numéro I ?

C.P.- Pour rester numéro I, les priorités sont la réduction du nombre de titres et la qualité. Nous essayons aussi de nous ouvrir davantage. Par exemple, avec le livre de Yann Bouvier (ndlr : France Fictions), un jeune historien connu sur les réseaux sociaux. Il y a un public à toucher. L’objectif est de montrer qu’on peut faire de l’histoire avec ces auteurs-là, tout en ne déstabilisant pas les libraires. Il s’agit de toucher un public plus large.

B.S.- Une question plus personnelle : qu’est-ce qui vous fait rester ? Qu’est-ce qui vous stimule ?

C.P.- Les auteurs, les projets, l’équipe. Je suis ravi de travailler aux côtés de Benoît Yvert et de toute l’équipe. J’ai aussi l’envie de percer davantage, de faire en sorte que Perrin soit numéro I. Et puis, l’histoire est ma matière. Je suis directeur de la première maison d’histoire, je suis historien de formation… Nous bâtissons aussi de nouveaux projets, comme notre partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. Je souhaiterais que Perrin soit la marque des historiens et de l’histoire en France. Dès qu’il se passe quelque chose en histoire, je veux que les gens aient le réflexe Perrin. Et puis… si je ne suis pas au milieu des livres, je suis malheureux. Je ne peux pas faire deux stations de métro sans un bouquin.

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