Par Cyriane Dumur
© Cyriane Dumur – La place de la Sorbonne
Étudiant en deuxième année de Master de Droit, Erwan Martin travaille depuis trois ans pour sa faculté. Comme beaucoup de vacataires, il bénéficie donc d’un statut précaire : rémunération au SMIC horaire, contrats irréguliers, absence de droits spécifiques et délais de paiement parfois très longs. Si ce travail représente pour lui un complément de revenu flexible, il révèle surtout les difficultés rencontrées par les étudiants et enseignants vacataires, pourtant essentiels au bon fonctionnement de l’université.
Black Sheep.- Pourriez-vous définir ce qu’est un vacataire ? Comment sont-ils recrutés ?
Erwan Martin : Un vacataire est une personne recrutée pour une mission ponctuelle, liée à une surcharge d’activité sur une courte période : il est donc payé à la tâche. J’ai postulé pour deux missions relevant de deux services différents via une annonce envoyée sur ma boîte mail universitaire. Pour la première, liée à la communication, c’était assez rapide, j’ai simplement envoyé un CV et une lettre de motivation. Pour la seconde, relevant du service d’insertion professionnelle, j’ai dû passer deux entretiens. Le processus était très accessible et bienveillant. Le but n’était pas de nous mettre mal à l’aise. Au contraire, c’est un contrat gagnant-gagnant : la faculté a besoin de main-d’œuvre peu chère, et nous, d’un revenu complémentaire.
B.S.- En quoi consiste concrètement les missions de communication et d’insertion professionnelle ?
E.M.- En tant qu’ambassadeur, on intervient dans les lycées pour présenter l’université et nos filières, ou sur les salons étudiants. Le but est de pouvoir répondre aux questions et de rassurer les futurs étudiants. La deuxième mission consistait à récolter des données sur l’insertion professionnelle des anciens étudiants. Notamment concernant le délai pour trouver un emploi ou les salaires en sortie d’études. Ces données permettent globalement aux étudiants de mieux s’orienter en tenant compte de l’ensemble des paramètres.
B.S.- Quel volume d’heures tout ceci représente-t-il par mois ?
E.M.- C’est variable car l’université a l’avantage d’être très flexible. Le but est que l’on puisse s’investir dans nos études. C’est-à-dire que si l’on a cours, un empêchement familial, ou que sais-je, on peut ne pas effectuer de missions. Personnellement, j’ai pu aller jusqu’à 30 ou 40 heures par mois, ce qui est beaucoup.
B.S.- Trente à 40h, cela pourrait sembler peu. Pour quelqu’un qui souhaiterait travailler davantage, est-il possible d’effectuer plus de missions ?
E.M.- Non. D’abord parce que les missions de communication sont relativement limitées : il n’y a pas tant de salons étudiants au cours de l’année. De toute façon, nos contrats ne peuvent pas excéder 400 heures annuelles.
B.S.- Le statut de vacataire ouvre-t-il certains droits, comme les congés, la couverture maladie ou des indemnités spécifiques ?
E.M.- C’est un statut précaire, il n’y a aucun droit particulier. Il n’ouvre pas le droit à la complémentaire santé, nous sommes payés au SMIC horaire, et lorsque l’on travaille le dimanche, il n’y a pas de majoration.
B.S.- Avez-vous déjà rencontré des problèmes administratifs liés à votre statut ?
E.M.- Cela concerne surtout la réalisation du contrat. Sans contrat, pas de salaire. Alors lorsque le contrat est établi tardivement, ce qui arrive tout le temps, ça ralentit l’ensemble du processus. A titre d’exemple, mon premier contrat de vacation a été établi en février, pour des missions ayant débuté en septembre. Du coup, les paiements ont été réalisés deux mois après la signature du contrat. Pour des missions réalisées en septembre, j’ai été payée en mars !
B.S.- Les délais de versement du salaire sont-ils toujours aussi longs ?
E.M.- Les délais peuvent être très longs. Théoriquement, on devrait être payé deux mois après chaque mission. En pratique, ça peut aller jusqu’à six mois, voire un an, ça dépend. Il n’y a aucune règle, c’est très variable. C’est un peu la jungle de ce point de vue-là.
B.S.- Selon vous, si les paiements étaient effectués à temps, cela faciliterait-il la réalisation de vacations pour les étudiant.es précaires ?
E.M.- Ça dépend toujours des besoins financiers des étudiants. Comme je l’ai dit, on est limité à 400 heures par an. Donc c’est un calcul simple : 400 x 10 (ndlr : 10 correspond au SMIC horaire). Si l’étudiant a besoin que de 4 000 € par an, cela peut suffire. Evidemment, si l’on fait fi des différés de paiement, et des difficultés administratives. Donc tout dépend des étudiants, il n’y a pas de réponse générale.
B.S.- Quatre mille euros par an, c’est peu. Dans ce contexte et compte tenu de ce que vous nous expliquer, est-ce que la vacation est une solution viable, objectivement, pour ces étudiants ?
E.M.- D’abord, je voudrais préciser que je ne me trouve pas dans cette situation. Pour moi, il s’agit d’un complément de revenu, et pas d’un métier alimentaire. En revanche, pour un étudiant ayant besoin de travailler pour subvenir à ses besoins et poursuivre ses études, ça me semble extrêmement compliqué. Il ne pourrait pas se reposer uniquement sur des vacations. Rien qu’à cause des différés de paiement, ça me semble vraiment difficile. Finalement, le statut de vacataire ressemble beaucoup à celui d’intérimaire. On est de la main d’œuvre corvéable et pas chère, et les missions ne sont pas régulières.
B.S.- Y a-t-il des aspects positifs au statut de vacataire, malgré les inconvénients évoqués ?
E.M.- Évidemment. Il y a de petits avantages en nature. Par exemple, sur certaines missions, on nous offre le sweat de l’université. Il y a aussi la prise en charge par l’université du déjeuner sur les salons. En termes de conditions de travail, c’est pratique parce qu’il s’agit d’un environnement de travail que l’on connaît.
L’avantage c’est aussi que l’on peut choisir nos missions. On ne va jamais t’imposer quoi que ce soit. Tu peux refuser du travail, même si, d’un autre côté, on ne t’en propose pas tout le temps. Ça peut être soit un avantage ou un inconvénient, parce qu’on peut se retrouver sur des mois avec énormément de missions et puis juste après, plus du tout. Donc c’est toujours entre avantages et inconvénients, on peut vite passer d’un côté ou de l’autre en fonction du moment.
B.S.- Selon vous, quelles réformes ou mesures seraient prioritaires pour améliorer les conditions de travail des vacataires étudiants ?
E.M.- Tout est fait pour que ça se passe au mieux. En revanche, le gros point noir qu’on a soulevé à plusieurs reprises, ce sont les différés de paiement. Il faudrait vraiment y mettre fin, ça peut réellement plonger des gens dans une situation de précarité. C’est un peu l’effet domino : pas de salaire ça veut dire pas de nourriture ou de fournitures scolaires pour certains.
B.S.- Ici, on parle de la situation des étudiant.es, mais il y a aussi des professeurs vacataires. Ces situations sont-elles comparables, ou pas du tout ?
E.M.- Pas du tout. Parce que je trouve que la situation des étudiants est plus… c’est difficile à dire, mais notre situation est plus enviable. Les professeurs vacataires ont exactement les mêmes problèmes que nous. Malheureusement, ce sont des gens qui travaillent, qui n’ont pas forcément de filet de sécurité et qui peuvent se retrouver avec des arriérés de salaire de 6000, 12 000 €. Et étant insérés dans la vie et actifs, certains ont des prêts à rembourser, une famille, l’envie d’acheter un logement. Donc ces professeurs-là, je trouve, peuvent se retrouver en grande difficulté.
B.S.- Que ce soient les professeurs ou les étudiants, on peut affirmer que vous êtes un certain nombre à dénoncer cette situation. Existe-t-il des initiatives ou dispositifs qui agissent sur le sujet ?
E.M.- Oui, on est globalement soutenu, en particulier du côté de la faculté. En réalité, l’état de l’université est ce qu’il est en raison de politiques publiques très défavorables. Les budgets sont serrés, ils sont réduits, même. Donc nécessairement, ça se répercute partout, que ce soit sur la qualité de l’enseignement ou sur le suivi administratif.
Les personnes qui nous encadrent font tout ce qu’elles peuvent pour que tout se déroule au mieux, pour que l’on soit payé en temps et en heure, que nos contrats soient signés rapidement, etcetera. On est soutenu. Mais malheureusement, même en le voulant, quand il n’y a pas assez de monde pour établir les contrats ou mettre en payant les heures, voilà…
B.S.- Peut-on affirmer qu’aujourd’hui, les étudiants vacataires ont une place essentielle dans le fonctionnement de l’université ?
E.M.- Oui. Parce que comme on l’a dit, le budget étant diminué, il y a de moins en moins de moyens pour recruter du personnel administratif de façon pérenne. Donc, par exemple, aujourd’hui, les assistants administratifs de Paris I sont en grande partie des étudiants vacataires. Ils sont de plus en plus importants.




